L’histoire de la petite vache, venue d’un élevage qui traite bien ses animaux :
Je n’ai pas de nom. Juste un numéro, épinglé à l’oreille. Je suis une vache parmi tant d’autres. Enfin, non, je suis une chanceuse. J’ai vécu dans une ferme, élevée par un homme passionné.
Je suis née au fond d’une étable, éclairé par une ampoule jaunâtre. Dans cette étable, il y avait ma maman, et deux hommes, l’éleveur, et le vétérinaire. J’ai d’abord eu froid, il faisait bien plus chaud au creux du ventre de ma maman. Le vétérinaire a annoncé que moi et ma maman allions bien et qu’il reviendrait bientôt. J’avais un peu peur, et je suis roulée en boule. Aïe. Un coup de pied dans les côtes. Ce n’est rien, c’est juste l’éleveur qui m’aide à me lever. Je vacille. Je trébuche. Je tombe. Je me relève. J’approche ma bouche du pis de ma maman, et je tête. C’est si bon !
Quelques jours plus tard, le vétérinaire et revenu. Il a échangé quelques mots avec l’éleveur. Ce dernier s’est approché de moi. Il m’a attrapée, et portée jusqu’à une remorque. J’ai hurlé. Je voulais revoir ma maman. Il m’a transportée dans une nurserie, où j’ai retrouvé d’autres veaux. J’entendais ma maman qui hurlait elle aussi. Trois jours elle a hurlé. Trois jours. Et puis, elle a arrêté.
J’ai grandi, j’ai été bien nourrie, caressée, bien soignée. On aurait presque pu dire aimée. J’ai vécu heureuse, dans un grand pré. Un jour, je devais avoir un an, le vétérinaire est arrivé. Il m’a enfoncé son bras dans le vagin. Au bout de 9 mois, j’ai donné la vie à un petit veau. Je l’ai aimé tendrement. Mon premier fils. Et un matin, on me l’a arraché. Alors j’ai hurlé comme ma maman auparavant. Mais il n’est pas revenu. L’éleveur est revenu, il m’a chuchoté à l’oreille, il m’a dit « ça ira », mais ça ne m’a pas rendu mon fils. Il m’a branché un engin électrique sur le pis. Il m’a tiré tout mon lait. Enfin, le lait de mon fils. Chaque jour la même chose. Au fond, ça me faisait du bien, mon pis était si lourd !
Et puis, le vétérinaire est revenu. On m’a repris mon veau, une fille cette fois. Même routine.
Quand un autre veau est venu au monde, j’ai essayé de le cacher sous la paille. Mais il est parti. Alors je me suis résignée à mon triste sort de chanceuse.
J’ai commencé à fatiguer. Je produisais de moins en moins de lait. Et quand j’ai eu 6 ans, on m’a faite monter dans un camion. On a roulé, roulé, roulé. Et on est arrivé. A l’abattoir, à la fin de ma vie, à la fin de l’histoire. Mais ne vous inquiétez pas, je n’ai pas souffert. On m’a tuée avec respect, on a arraché mon âme de mon corps avec respect.